Dans les imprimeries, des substances troublent la santé reproductive masculine
Une étude d’Unisanté révèle que les travailleurs de l’industrie de l’impression en Suisse sont exposés à des niveaux de phtalates jusqu’à sept fois plus élevés que la population générale. Cette exposition provoque notamment des changements hormonaux qui peuvent perturber la reproduction masculine.
Les phtalates sont des produits chimiques utilisés comme plastifiants pour augmenter la flexibilité des matériaux polymères. On les trouve notamment dans certains plastiques, encres, colles ou cosmétiques.
Certains phtalates peuvent agir comme perturbateurs endocriniens, c’est-à-dire dérégler les hormones, entre autres les hormones reproductives qui contrôlent, par exemple, la production de spermatozoïdes. Les expositions aux phtalates peuvent donc modifier la fertilité, mais les preuves scientifiques restent limitées.
Une étude centrée sur les imprimeurs suisses
Pour combler cette lacune, une étude d’Unisanté s’est intéressée aux hommes qui travaillent dans l’industrie de l’impression. Dans ce métier, les travailleurs utilisent des encres qui peuvent contenir des phtalates, ainsi que des supports constitués de matériaux plastiques ou plastifiés susceptibles d’en renfermer.
Les phtalates peuvent être présents dans l’air et être respirés par les travailleurs et peuvent aussi rentrer dans leur corps par contact avec leur peau. Même si ces sources potentielles d’exposition sont connues, aucune étude n’avait, jusqu’à présent, mesuré leurs niveaux réels d’exposition.
L’étude a documenté quelles substances étaient présentes dans l’environnement professionnel des imprimeurs et comment elles influençaient leur équilibre hormonal. Ce travail vient d’être publié dans la revue Environmental Research et est signé par les chercheurs Tiberiu Nita, David Vernez, Pascal Wild et Nancy Hopf d'Unisanté.
Il s’agit d’une collaboration avec des chercheuses et chercheurs des laboratoires de: l’Université de Genève, l’Université de Bâle, l’Institut pour la prévention et la médecine du travail de l’assurance sociale allemande contre les accidents du travail (IPA) de Bochum en Allemagne, le Centre suisse de toxicologie humaine appliquée (SCAHT) et l’Hôpital du Valais.
Pour réaliser cette étude, les scientifiques ont analysé des prélèvements d’urines, afin de détecter les traces de phtalates dans l’urine et de sang, afin de quantifier les hormones, de 59 volontaires travaillant en contact direct avec les matériaux d’impression dans des imprimeries suisses.
Comme les tâches à effectuer, les matériaux et les encres utilisées peuvent varier chaque jour, ces volontaires ont fourni un échantillon d’urine à la fin de leur journée de travail durant cinq jours de la semaine.
Une exposition professionnelle avérée
Les résultats indiquent que les travailleurs de l’industrie de l’impression avaient de niveaux de phtalates jusqu’à sept fois plus élevés que les niveaux de référence de la population générale et ont été détectés de manière constante tout au long de la semaine de travail.
Des phtalates reconnus comme étant des perturbateurs endocriniens et strictement réglementés en Suisse et dans l’UE ont néanmoins été détectés dans plus de 90% des échantillons. Cependant, les niveaux restent inférieurs à ceux observés dans d’autres pays chez des ouvriers de la fabrication du PVC, de plastique, de tuyaux en caoutchouc, du recyclage ou encore des salons de coiffure.
Ces résultats suggèrent que l’impact des mesures réglementaires en milieu professionnel reste, à ce stade, limité. Selon les autrices et auteurs de l’étude, cela reflète probablement la mise en œuvre récente de certaines restrictions et le temps nécessaire pour que ces réglementations se traduisent par des réductions mesurables des expositions au travail et des risques de santé associés.
Des modifications hormonales chez les imprimeurs
L’étude met également en évidence des modifications hormonales chez les hommes exposés aux phtalates. Les travailleurs avaient moins de testostérone et des déséquilibres des marqueurs de la spermatogenèse (FSH et l’inhibine B) ont été observés pendant la semaine. Ces résultats suggèrent des effets à plusieurs niveaux de la fonction reproductive masculine, potentiellement interconnectés.
Cette recherche est la première, menée en conditions réelles de travail en Suisse, à documenter ce type d’effet et la plus complète publiée à ce jour, grâce à une évaluation approfondie de l’exposition (38 biomarqueurs) et du profil hormonal (10 hormones).
Un enjeu de santé publique
En seulement une semaine, une exposition aux phtalates, même à faible niveau, peut donc déjà initier des variations des hormones reproductives chez les travailleurs.
Si cette exposition est maintenue sur la durée, elle pourrait contribuer au développement d’un déficit en testostérone avec une diminution de la production de spermatozoïdes (ou l’hypogonadisme secondaire de l’adulte). Or, une carence en testostérone a de nombreux effets: libido diminuée, perte de masse musculaire, troubles du sommeil et prise de poids, risque accru de maladie cardiovasculaire. En Europe, cette réduction de la testostérone induite par les phtalates chez les hommes a été associée à 24’800 décès cardiovasculaires précoces, entraînant un coût de 7,96 milliards d’euros pour la santé.
Les produits imprimés ou plastifiés étant omniprésents et les paramètres de fertilité diminuant d'année en année, les scientifiques soulignent la nécessité d’approfondir les recherches, faisant de cette question un enjeu croissant, tant en matière de santé au travail que de santé publique.
Référence
Tiberiu M. Nita, Sonja A. Wrobel, David Vernez, Holger M. Koch, Pascal Wild, Fanny Zufferey, Serge Rudaz, Ludwig Stenz, Alex Odermatt, Nancy B. Hopf, Hormonal changes in professional printers exposed to phthalates suggesting potential disturbances of the hypothalamic–pituitary–gonadal axis, Environmental Research, Volume 291, 2026, 123477, ISSN 0013-9351, https://doi.org/10.1016/j.envres.2025.123477.
Toutes les publications d'Unisanté sont disponibles sur IRIS, le système d’information de la recherche de l’UNIL.
Soutenance de thèse doctorale
Ce travail fait partie de la thèse de Tiberiu Nita, doctorant à Unisanté. Sa soutenance de thèse publique aura lieu le jeudi 12 février 2026 à 17h dans l’Auditoire Unisanté à Lausanne.
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